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La décision de Neil (5)
13/6/2013 6:19:43 (2457 lectures)

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Quand Neil rentra chez lui, il se mit un court instant à penser que ces « je ne sais pas » finissaient par le faire se dessaisir de lui-même. Etait-ce une pensée ? C’était davantage de l’ordre de l’impression, non formulable, non formulée : simplement ressentie.

Béa était partie au travail. Petit Pierre était chez l’assistante maternelle.

Neil songea à téléphoner. Il se rapprocha du téléphone mais fit machine arrière. Des pulsations lui montaient à la gorge. Il décida de redescendre à la cuisine, d’avaler deux de ces « médicaments pour se détendre » comme disait Le Dourche. Il regarda sur la petite fiche, pliée en six, les composants de ces médicaments : tout cela était incompréhensible mais était-il besoin de comprendre…

Il lui sembla que le médicament faisait rapidement de l’effet : il y avait comme de petites bulles qui éclataient dans sa tête.

Il remonta vers le téléphone, fit à nouveau machine arrière puis adressa un mail au secrétariat de Bobant : « Bonjour, je suis souffrant. Je ne pourrai pas venir aujourd’hui, ni demain probablement. Je vous fais parvenir mon arrêt. Cordialement, Neil DUBOR.

Neil ne savait pas, ne savait plus s’il serait absent du travail un jour, ou deux ou toute la semaine. Il se disait que l’arrêt de Le Dourche parlait d’une semaine. Il se demanda si une semaine, ce n’était pas trop long. Ne cessant pas, ne cessant plus de se poser des questions, il décida de cesser de s’en poser. Il décida juste de s’en poser une dernière : était-ce seulement possible d’arrêter de se poser des questions ?

Etait-ce l’effet du médicament ? Etait-ce le trop de cette vie qui montait et montait ? Neil sentit une énorme boule qui montait au creux du thorax. Son front se mit à perler. Il se sentit blêmir. Il eut juste le temps de rejoindre les toilettes pour y vomir tout son soul.

Quand il se sentit revenir à lui, il se demanda comment les hommes qui réalisent de si belles choses peuvent aussi, comme lui, tomber si bas. Il réalisa que rien n’y faisait : il ne pouvait pas décider d’arrêter de se poser des questions, il ne pouvait pas penser à arrêter de penser. La limite était là. Il attrapa une autre serviette, regarda les glaires qui bougeaient encore dans la cuvette des toilettes puis se mit à pleurer et à pleurer encore.

*****

Journal de Neil (feuillet 12 retrouvé) (dossier gendarmerie NK 393837 a 4)

Je n’en veux pas à Béa. Il est normal qu’elle ne comprenne pas. Il est normal qu’elle en ait marre. Au bout de toutes ces semaines, c’est normal qu’elle craque.

Je voudrais tellement aller mieux pour Petit Pierre. Il n’y est pour rien, lui. Il sait pas. Il sait pas qu’il y a des Bobants. Des Bobants et surtout des bobards qu’on te raconte sur la vie, sur les princes charmants et sur tous ces trucs à la con qui foutent la vie en l’air.

C’est pas clair ce que je dis. C’est à cause de ces putains de médoc !

Béa a l’air mieux ces temps-ci. Elle a le sourire quand elle arrive le soir. En même temps, j’ai pas l’impression qu’elle est pareil : comme si j’étais devenu autre chose et qu’elle parlait à quelqu’un d’autre. Je sens ça… Je sais pas ce que c’est mais je sens ça… comme une impression d’hôpital, quand on demande si le malade va bien alors qu’il est là, alors qu’il pourrait le dire lui-même.

Moi, en tous cas, c’est pas encore ça. Le bout du tunnel, ça c’est encore juste des salades que Quemeneur veut me faire avaler en même temps que ses antidépresseurs et anxiolytiques.

Béa a peut-être raison. Je devrais peut-être partir encore me reposer à… [la fin manque] [page 23, dernier feuillet retrouvé, Brigadier chef LENOUX, Brigade de Recherche, suite enquête. Affaire DUBOR].

*****

Neil eut un accès de bonheur. Cela ne dura qu’un court instant. Il venait de réaliser qu’il n’irait plus au travail : Boban, c’était fini. Cette perspective lui arracha un sourire.

C’était fini, pour une bonne et simple raison : ce n’était plus possible. Cette impossibilité rassurait Neil.

Il était dans ces pensées, lorsque Béa fit son entrée dans la maison. Elle déposa des sacs de courses puis posa sa jolie veste sur le porte-manteau. Neil remarqua cette jolie veste, fut un peu surpris de la voir porter cela un mercredi de congé mais décida de ne pas s’interroger plus que de besoin.

  • Je ne serai pas là ce soir, fit Béa.
  • D’accord…
  • Maman garde « Petit Pierre » encore ce soir. C’est mieux ainsi je crois. Tu pourras te reposer n’est-ce pas ?

Neil sentit un goût acre au fond de la gorge. La question de Béa faisait émerger le souvenir des questions de Bobant : des questions qui n’attendaient pas de réponse.

  • Ok fit-il.
  • J’ai pris des plats à mettre au micro-onde. Tu ne me demandes pas pourquoi je ne mange pas là ?
  • Je sais pas… enfin si…
  • Ce soir c’est Arlette qui m’invite avec plusieurs amis et je me suis dit que tu n’as pas forcément envie de voir du monde. Tu me disais que tu ne supportes pas trop toutes ces questions, hein ?
  • Oui, fit Neil, en se demandant si un « non » n’aurait pas mieux fait l’affaire.

Ce soir-là, Neil mangea devant la télé. Il était face à l’écran. Il passait d’une chaine à l’autre. L’écran ne parvenait pas à s’ouvrir vers un ailleurs un peu meilleur, il le ramenait vers ses pensées, vers toutes ces idées noires qui se mettaient encore à grouiller.

*****

Article/Le Nordiste.

« Un village en émoi. L’affaire Dubor est une histoire dont on n’a pas fini de parler. Les gendarmes ont retrouvé le corps de Neil Dubor au niveau de l’entreprise Prodisap vers 17 H 15.

C’est un couple de personnes âgées qui a prévenu les gendarmes. Le couple faisait le tour du lac et a trouvé étrange le comportement de cette femme qui avait les yeux exorbités et des larmes coulant sur ses joues. Son enfant derrière elle pleurait et elle semblait ne pas l’entendre. « Pourquoi papa ne bouge plus ? » Cette phrase a alerté le couple de retraités. Les gendarmes sont arrivés et on ramassé quelques bouts des feuilles d’un carnet que la jeune femme arrachait. Les quelques feuillets qui ne sont pas tombés dans le lac en partant au vent nous diront-ils si Neil Dubor est réellement mort suite à un anévrisme ? C’est ce que le Procureur de la République se demande.

Le corps a été retrouvé près d’un tas de palettes. Les résultats de l’autopsie auraient confirmé qu’il s’agit d’un anévrisme. Le doute plane encore dans ce petit village où Neil Dubor était installé avec sa petite famille depuis six ans. « Un couple sans histoires » disaient hier plusieurs villageois ».

*****

Journal de Neil –suite- carnet n° 2 / Domicile de Monsieur DUBOR

(Dossier gendarmerie NK 353837 a 5) Brigade de recherche – Equipe 7 Commandant DROGOR. Feuillet 5 / Estimation : décès / moins 5 jours.

Arnaud est passé hier à la maison. J’avais des palpitations. Nous avons échangé. J’ai fait des efforts. J’ai essayé de lui montrer que j’arrive encore à parler.

Béa est passée en coup de vent. « Je ne vous dérange pas » : elle a juste dit ça. Elle m’inquiète. Elle n’est plus pareille depuis mon arrêt.

Arnaud est donc passé. C’est étrange : lui qui semblait si lointain, si à distance de tout. Il semblait gêné et en même temps il m’a dit que ça lui faisait plaisir que j’accepte de le voir.

Marc, lui, c’est silence radio. Je n’existe plus. C’est étrange : une relation qui n’en valait pas la peine peut-être…

Il est 19 H 15. Béa n’est toujours pas là. Je ne sais pas si elle est avec Petit Pierre ou s’il est encore chez sa mère. Pourquoi elle ne le laisse pas ici. En même temps, j’aurais pas pu m’en occuper avec cet anxiolytique qui m’a fait dormir la moitié de l’après-midi…

*****

Feuillet 4 / Estimation : décès moins quatre jours.

Arnaud est sympa, finalement. Il dit des choses qui sont « à dix mille » comme disait Marc mais en même temps : ce qu’il dit ça semble expliquer pourquoi on est comme ça. Ça explique pourquoi on fonctionne comme cela.

Il m’a expliqué que ce sera très difficile pour moi de retourner au boulot. Je ne lui ai pas dit : je n’y retournerai plus. Jamais. Pas question de retrouver Boban. Boban c’est la mort. C’est la mort qui te tue à petit feu.

Mort là-bas ou mort ici. Tant qu’à faire, je préfère rester mort ici, je me sens plus en sécurité ici. Béa, Petit Pierre, c’est mes seuls repères, c’est la seule rambarde qui me retient.

Feuillet 3 / Estimation : décès moins trois jours.

J’ai appelé Martine, j’ai appelé les parents de Béa, j’ai appelé tout le monde. Personne : personne ne m’a rien dit.

Il est 4 H 37 du matin. Je sais depuis 23 H. J’aurais dû m’en douter. C’est de l’ordre de l’impossible, c’est incompréhensible et en même temps tout se tient. Elle part. Elle m’a juste dit ça : « je pars ».

Tout s’est effondré. En un sens : j’ai été et maintenant je suis plus.

J’ai appelé Marc pour me le faire confirmer. Je ne peux pas le croire. De « Neil et Béa » on passe à « Marc et Béa ». Je… je ne peux pas… Pas eu la force de l’insulter. L’énergie est tombée.

J’arrive pas à dormir. J’arriverai plus… ça se mélange dans ma tête. Pourquoi Marc ? Comment a-t-elle pu ? Petit Pierre ne partira jamais avec Marc. Je préfère les tuer tous. J’ai jamais fait ça mais je les tuerai tous.

Feuillet 2 / Estimation : décès moins deux jours.

Commencé à tout ramasser. Tombé sur album photo. Envie de tout brûler, moi avec. Tout s’écroule. Y a plus rien. Ça tient à peu de choses.

J’ai essayé de décider de penser à l’avenir. Les images de Petit Pierre affluent : ses rires, ses petits bras qui dépassent de la couette. C’est pas possible.

Courrier de Boban ce matin. J’ai pas justifié le nouvel arrêt. Il sait pas que je peux même pas sortir sans que ces palpitations… comment aller voir le docteur. J’emmerde Bobant. Jamais je retournerai. Jamais je retournerai là ou ailleurs même. Tout ça c’est devenu impossible. Je peux plus décider. Je peux plus rien. Brûler ce passé et moi au milieu ? Béa arriverait et il n’y aurait pas de séparation de rien, il n’y aurait rien, tout serait comme avant.

Faut que je continue à écrire dans ce carnet. Faut que j’aligne les mots dans ce nouveau carnet. Les mots me tiennent. Les photos seraient à brûler mais les mots, on n’y échappe pas, faut s’en servir pour tenir. Tenir coûte que coûte : au moins pour Pierre, pour Béa aussi parce que c’est sa mère. C’est plus clair, plus du tout. Pas possible sans dormir, mais je peux pas décider d’arriver à dormir. Tout me tombe dessus, je peux plus décider de rien. Je peux plus décider que d’écrire : aligner les mots, continuer à les aligner. Mais pour construire quoi ?

Feuillet 1 / Estimation : jour du décès ou décès moins un jour.

Vide. La maison est vide. Notre histoire est dans les cartons comme un corps dans un sac plastique : un zip et des démarches administratives. Au suivant. Circulez, y a rien à voir, y a rien à voir… [Fin carnet retrouvé]

Dossier DUBOR Neil / BON POUR ARCHIVAGE

BRIGADE DE RECHERCHE

 

FIN


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